La canne blanche : pourquoi je la laissais dans la voiture pour aller faire mes courses
Poignée, embouts, longueur, et un conseil de sécurité qui peut vous sauver — mais surtout ce que ça coûte d’accepter un objet qui rend votre handicap visible
Dans cet épisode d’Un Miro dans la Ville, je vous parle de la canne blanche. Comment elle est faite, comment on s’en sert, et surtout — la vraie question — à quel point il est difficile de l’accepter.
Je commence par l’objet, parce qu’il est plus subtil qu’un simple bâton blanc. La poignée, d’abord, en caoutchouc ou en bois, droite ou coudée pour celles et ceux qui ont des douleurs de poignet, avec ou sans partie plate : il faut essayer pour trouver la sienne.
Et à l’extrémité de cette poignée, un élastique — avec un conseil de sécurité que je tiens à donner. Ne le serrez jamais autour de votre poignet ni de vos doigts. Passez simplement les doigts au travers. Parce que le jour où votre canne reste bloquée dans une porte de métro et que la rame démarre, la différence entre les deux est considérable : dans un cas vous perdez votre canne, dans l’autre vous partez avec le métro.
Ensuite l’embout, qui change tout en matière de confort. Les demi-sphères et les sphères sont larges et transmettent beaucoup d’informations sur le sol, mais plus elles s’élargissent, plus elles pèsent — et trente à quarante grammes au bout d’un mètre quarante deviennent lourds sur une longue marche. Les embouts oblongs, cylindriques, sont agréables mais s’usent très vite quand on marche beaucoup. J’en ai fait l’expérience.
Puis les sections. Une canne se plie généralement en cinq parties, en aluminium le plus souvent. La dernière, celle qui porte l’embout, est rouge — et ce n’est pas décoratif. Selon ce qu’on m’a raconté, l’usage vient du Canada et des pays nordiques : une canne blanche sur la neige, ça ne se voit pas. Autrement dit, cette section rouge n’est pas là pour nous, elle est là pour les voyants.
Sur la longueur, je ne donnerai pas de recette, ce n’est pas mon métier — et si vous avez besoin d’une canne, vous avez besoin de cours de locomotion. Mais je donne le principe : elle doit détecter environ un pas à un pas et demi devant vous. Ce qui veut dire qu’il faut apprendre à s’arrêter en un pas. Plus vous marchez vite, moins vous avez de temps. Quand j’ai perdu la vue, j’ai dû apprendre à ralentir — et croyez-moi, ce n’est pas simple, surtout quand il reste un peu de vision sur laquelle on s’appuie.
Et puis j’en viens à ce qui compte vraiment. Pendant longtemps, quand j’allais faire mes courses avec des amis, ma canne restait dans la voiture. Je passais une heure dans le magasin à tout gérer sur mon reste visuel, ce qui était épuisant — simplement parce que je ne voulais pas que des gens qui me connaissaient me voient plus handicapé. Un handicap visuel peut rester invisible ; la canne le rend visible. Et ça, c’est très difficile à accepter.
Le regard des autres compte aussi, et souvent c’est celui des proches qui pèse le plus. Je prends un exemple très concret : descendre d’un bus. Je dois détecter la marche, puis estimer l’écart jusqu’au trottoir — d’autant qu’à Orléans les quais sont surélevés, et qu’un pas mal évalué fait une belle chute. Cela me prend entre une et cinq secondes. Et pourtant, presque à chaque fois, quelqu’un pousse, parce que « le bus va repartir ». Il ne repart pas : la porte ne se referme pas tant qu’on est dedans. Alors laissez-nous ces trois secondes. Nous en avons besoin pour notre sécurité, et sur d’autres choses nous irons bien plus vite que vous.
Aux personnes déficientes visuelles qui m’écoutent : allez à votre rythme. C’est celui des autres qui doit s’adapter, pas le vôtre.
Alors, amie ou ennemie ? Les deux. Ennemie au début, parce qu’elle annonce à tout le monde ce qu’on préférait garder pour soi. Alliée ensuite, une fois qu’on l’a acceptée — et je reconnais y trouver une certaine malice, notamment quand une voiture est garée en travers du trottoir et que ma canne finit par le faire savoir.
Je termine sur la fatigue, dont je n’ai pas assez parlé. Se déplacer à la canne quand on est aveugle exige une concentration de tous les instants : ce que la canne transmet, l’axe du trottoir, la recherche du passage piéton, l’axe de la traversée. Tout, en permanence. C’est aussi pour cela que je suis team chien
guide — mais quand il faut m’en servir, je sais m’en servir.
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Durée : 00:14:28 • Taille : 33.1 Mo
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