Ce qu'un aveugle peut faire : tout, sauf conduire sur route ouverte

Épisode 10
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Une chaise de bureau montée vis par vis, une plaque de cuisson repérée à la chaleur, et un feu piéton que les voyants n’entendent même pas

Dans cet épisode d’Un Miro dans la Ville, je m’attaque à une question que j’entends sans arrêt, formulée avec plus ou moins de délicatesse : ça peut faire quoi, un aveugle ?

Commençons par la seule vraie réponse négative. Conduire sur une route ouverte, avec les autres voitures autour : non. Et encore, ce n’est pas une question de compétence, c’est que les autres seraient sans doute un peu gênés. Voilà, la liste est finie.

Pour le reste, tout est affaire d’information. Chez une personne qui voit, 80 à 90 % de ce que traite le cerveau vient des yeux. Et j’ai fini par constater quelque chose de troublant : à force, le cerveau coupe les autres sources. Je le vérifie chaque fois que je traverse. Ma balise déclenche le signal sonore du feu piéton, je pars, et on me demande comment je sais que c’est vert. Vous n’entendez pas la musique ? Ah, si. Elle était là depuis le début, leur cerveau l’avait simplement écartée.

Nous, on va chercher l’information ailleurs : par l’ouïe, par l’odorat, et surtout par le toucher, qui est remarquablement fiable — il permet de reconnaître une forme, de compter, de comprendre comment une chose est faite. Un exemple tout simple : une plaque vitrocéramique allumée fait un cercle rouge, qu’une personne voyante repère à deux mètres. Moi, je m’approche, et je sens la chaleur. Même information, autre chemin.

Et puisqu’on me parle toujours de bricolage, je raconte ma chaise de bureau. Assise, dossier, accoudoirs, piètement, roulettes, vérin — et surtout quatre vis identiques, puis trois d’un autre type, puis deux d’un troisième. Alors je réfléchis : quatre vis pour les quatre coins d’un support carré, deux vis pour deux accoudoirs, restent les trois du dossier. La seule vraie difficulté a été de trouver la bonne profondeur. Dix mois plus tard, la chaise ne s’est toujours pas effondrée sous moi, donc j’en déduis que le montage était bon.

Au passage, je renvoie la question aux voyants : vous faites énormément de choses sans regarder. Vous ne fixez pas votre serrure quand vous rentrez chez vous, vous avez mémorisé le geste. C’est exactement le même mécanisme.

Il reste bien sûr des choses que je ne peux pas faire seul dans l’instant — lire un papier qu’on me tend, par exemple, me demande de sortir mon téléphone et une application de reconnaissance de caractères. Ça marche, mais ça prend plus de temps. Et ce temps-là mérite un épisode à lui tout seul.

Je termine par deux messages. Aux voyants : arrêtez les blagues sur les meubles qui doivent être de travers. Venez plutôt voir les miens. Et aux personnes déficientes visuelles : ne laissez personne d’autre décider de ce dont vous êtes capables. Essayez. Si vous ratez, ce n’est pas grave — une première béchamel est ratée par tout le monde, voyant ou non. La compétence n’a rien à voir avec le handicap : je ne fais pas tout en cuisine, d’autres non-voyants bricolent moins bien que moi, et il y a des voyants qui feraient mieux de s’abstenir. Ce qui compte, c’est de trouver ce qui vous plaît et d’essayer.

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Durée : 00:11:25 • Taille : 26.1 Mo

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