L'aviron : une fois dans le bateau, mon handicap n'en est plus un

Épisode 13
podcast accessibilité handicap visuel sport aviron inclusion autonomie

Un mode d’emploi à double entrée : pour les déficients visuels qui hésitent à pousser la porte d’un club, et pour les clubs qui ne savent pas comment les accueillir

Dans cet épisode d’Un Miro dans la Ville, je continue sur l’aviron, mais cette fois sur l’eau. Et je m’adresse à deux publics à la fois : aux personnes déficientes visuelles qui hésitent à pousser la porte d’un club, et aux clubs qui se demandent comment accueillir quelqu’un qui ne voit pas.

D’abord, pour lever les barrières : quand j’ai commencé, je venais de perdre la vue depuis à peine un an, je n’avais aucune confiance en moi, j’avais beaucoup grossi et j’étais dans un état physique très bas. L’aviron est un sport doux qui sollicite presque tout le corps, et on peut s’y mettre à n’importe quel âge.

Ensuite, les points de vigilance, dans l’ordre où on les rencontre.

Le garage à bateaux, d’abord. Des coques longues et fines, des portants métalliques qui dépassent : ça impressionne, y compris les voyants. Une fois qu’on s’est approprié les lieux, on s’y déplace sans problème — à une condition, et c’est ma demande principale aux clubs : rangez les choses toujours au même endroit. Ça s’appelle la permanence de l’objet, et ce n’est pas un aménagement pour moi, c’est du confort pour tout le monde. Si quelque chose doit changer de place définitivement, prévenez.

Le bateau, ensuite. Commencez en double : c’est le bateau le plus simple pour découvrir, votre initiateur gère l’équilibre et le rythme, et les coques d’aujourd’hui sont très stables. Une yolette avec quatre débutants, c’est beaucoup plus perturbant quand on n’y voit pas. Je raconte aussi une astuce que j’avais mise en place avec mon initiateur : descendre les quatre avirons en fagot sur l’épaule, moi devant, lui derrière, comme on descend un bateau. Ça crée la communication, et ça fait apprendre le chemin jusqu’au ponton.

Puis l’aide, et c’est le passage qui compte le plus. Quand je descends un bateau rangé en hauteur avec mon équipier, tout le monde autour croit qu’il faut m’aider. Or la seule aide dont j’ai besoin, c’est celle de mon équipier. Trop d’informations en même temps et je m’arrête net, parce que je suis perdu — et là, on ne m’aide pas, on me met en danger. C’est comme quelqu’un qui vous aide à changer une roue et vous défonce la jante : partir d’une bonne intention ne suffit pas. Demandez comment aider avant d’aider.

Je passe ensuite au ponton et à ma technique : je ne lève pas les pieds, je les fais glisser, et je pose chaque pied deux fois pour être certain de ne pas être à moitié dans le vide. Je raconte aussi mes chutes à l’eau — il y en a eu deux ou trois, toujours pour la même raison — et ce qu’il faut faire en cas de chavirage : rester près du bateau, ou se mettre sur le dos et attendre. Surtout, ne pas chercher la berge tout seul, parce qu’après un chavirage on n’a plus aucun repère.

Et puis j’en viens à ce qui rend ce sport si particulier. À l’aviron, on rame dos au sens de la marche : personne ne voit où le bateau va. Une fois assis, mon handicap n’en est plus un. C’est un sport de sensations, et au début un déficient visuel progresse souvent plus vite qu’un voyant, parce qu’il sent immédiatement ce qui se passe au bout de la pelle — ce que mon ergothérapeute appelait le toucher instrumental.

Je termine par un point technique que je n’ai lu nulle part ailleurs, et qui intéressera les entraîneurs. Un rameur non-voyant ne doit jamais occuper le poste qui doit se retourner. Et surtout, en compétition, mettez-le à la nage. J’ai ramé à plusieurs postes dans un huit, et c’est faisable — mais c’est épuisant : une sortie tranquille en huit me coûte plus qu’une sortie très dure en double à la nage, parce qu’à un autre poste toute mon énergie passe à rester calé sur les autres. Et lors d’une accélération, si je perds le rythme, le bateau me roule dessus et il devient impossible de se recaler sans arrêter de ramer. À la nage, ce sont les autres qui se recalent, avec leurs yeux.

L’aviron m’a apporté de l’autonomie, une autre hygiène de vie, et une passion que je n’avais pas avant de perdre la vue. Si vous hésitez, poussez la porte d’un club. Et si le club hésite, faites-lui écouter cet épisode.

📩 Vos questions et retours : [email protected] ou via le formulaire sur unmirodanslaville.fr

Lecteur audio

🎙️ Écouter l'épisode

Durée : 00:24:07 • Taille : 55.2 Mo

📥 Télécharger l'épisode

Vos réactions et commentaires

Commentaires