Autonomie numérique : 100 heures pour maîtriser un iPhone, 20 heures financées
Pourquoi une tarte aux pommes s’apprend en un après-midi et une commande en ligne en plusieurs mois — et ce que les financeurs refusent d’entendre
Dans cet épisode d’Un Miro dans la Ville, je pose une question qu’on m’adresse souvent : quand on perd la vue, faut-il d’abord réapprendre à vivre — cuisiner, faire le ménage, ses courses, ses lessives, se déplacer — ou d’abord apprendre à se servir de son téléphone et de son ordinateur ?
Ma réponse : ce n’est pas l’un ou l’autre, c’est complémentaire. Mais les deux ne demandent pas du tout le même temps, et c’est là que tout se joue.
Je commence par expliquer pourquoi apprendre à faire une tarte aux pommes n’apprend pas seulement à faire une tarte. On y réapprend des gestes, on se réapproprie son corps, on apprend à faire confiance à ses sensations plutôt qu’à ses yeux — attraper un verre sur une table sans le renverser, ça s’apprend, et il m’arrive encore de tendre la main comme si je voyais. On y travaille aussi la motricité fine, et ce qu’on appelle le toucher instrumental : sentir à travers un objet. C’est exactement ce qui me sert à brancher une prise dans le bon sens sans la regarder, ou à sentir ce que fait l’eau à l’autre bout de mes rames quand je fais de l’aviron. Tout se généralise.
Ensuite je parle de ce que le numérique change vraiment. Je vis seul. Mes amis ne sont pas à mon service, et pendant longtemps faire mes courses supposait de déranger quelqu’un. Les services de livraison et les drives ont tout changé — sauf que si je ne sais pas me servir de mon téléphone, je ne fais que déplacer le problème : il faudra encore quelqu’un pour me décrire l’écran.
Et puis j’en viens au cœur du sujet : le temps. Une tarte aux pommes, c’est un après-midi, puis de la répétition. Apprendre à passer une commande sur un drive — j’en ai testé plusieurs, et Leclerc Drive est de loin celui que je trouve le plus simple à utiliser — c’est autre chose. J’accompagne actuellement une personne, cela fait six mois, uniquement pour les concepts : ce qu’est un compte client, comment on ajoute un article au panier, comment on cherche un produit. Parce que la déficience visuelle touche surtout des personnes âgées, dont beaucoup n’ont jamais utilisé internet ni payé en ligne. Ce qui nous paraît évident à trente ou quarante ans ne l’est pas du tout.
Alors voici le chiffre qui devrait faire réfléchir. Un formateur m’a dit un jour qu’il faut entre 80 et 100 heures pour maîtriser un iPhone de bout en bout — téléphoner, écrire, gérer ses applications et ses mises à jour, et surtout être capable de découvrir seul une application inconnue. À une heure par semaine, cela fait deux ans. Et pendant ce temps, les financeurs et certains services médico-sociaux annoncent qu’ils accordent vingt heures. Vingt.
Je sais que ces apprentissages rebutent. Une case à cocher, un bouton radio, on s’en fiche — sauf que pour son autonomie, on n’a pas le droit de s’en ficher. Parce que ce qu’on gagne au bout, c’est énorme : à Orléans j’ai la chance d’avoir un drive piéton, et pouvoir décider en fin d’après-midi qu’on mange un steak ce soir, commander et aller le chercher, c’est exactement ça, l’autonomie. Ne plus avoir à tout anticiper. Faire les choses comme tout le monde.
Je termine par le parallèle avec le braille, parce que le principe est le même. Il préserve l’orthographe, que la synthèse vocale finit par nous faire perdre — et quand on écrit avec des fautes, les gens vous prennent pour un imbécile. Mais dans les deux cas, ce n’est pas seulement le code qu’on apprend, c’est la pratique. Un peu tous les jours vaut infiniment mieux qu’une séance tous les deux mois. Sans quoi, ni la mémoire ni la vitesse ne s’installent.
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Durée : 00:17:47 • Taille : 40.7 Mo
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