Les escaliers : pas la kryptonite des aveugles, mais celle des voyants
Troisième étage sans ascenseur, une seule chute, six ans d’aviron : et pourquoi un bandeau sur les yeux pendant cinq minutes ne vous apprendra rien
Dans cet épisode d’Un Miro dans la Ville, je m’attaque à une question qu’on me pose sans arrêt : « il y a des escaliers, ça va aller ? » Alors je vais y répondre une fois pour toutes.
J’habite au troisième étage. Sans ascenseur. Non, je n’escalade pas la façade, et non, je ne dors pas dans le hall de l’immeuble. Je monte et je descends mes trois étages plusieurs fois par jour, ne serait-ce que pour mon chien guide. Et en toutes ces années, je suis tombé une fois — la dernière marche, un matin où je n’étais pas réveillé. Comme tout le monde.
Je propose d’ailleurs un petit exercice de logique : un trottoir, qu’est-ce que c’est, sinon un escalier à une seule marche ? Si les escaliers m’étaient réellement interdits, je ne pourrais pas traverser une rue.
Alors d’où vient cette peur ? Je pense qu’elle remonte à l’enfance, à cet interdit qu’on pose très tôt. Et j’explique comment on apprend vraiment : longtemps, quand j’étais encore malvoyant, je descendais en posant mes deux pieds sur chaque marche. Passer à un pied par marche m’a demandé du temps et surtout de la confiance. Je vous explique aussi ce que la canne blanche permet de détecter — on ne compte pas les marches, on sait que c’était la dernière quand la canne retape sur le sol — et pourquoi monter une marche qui n’existe pas fait si mal.
Je raconte aussi la bataille qu’il m’a fallu mener pour m’inscrire dans mon club d’aviron, parce qu’il y avait des escaliers et que c’était « dangereux ». Six ans plus tard, je n’y suis jamais tombé. Je me suis en revanche pris un portant à bateaux dans le garage — parce que je ne faisais pas attention. Ce n’est pas la faute du système, c’est à moi aussi de faire attention à mon environnement.
Et puis j’en viens au fond du problème. Quand vous demandez « comment je ferais, moi ? », vous ramenez tout à vous. Or vous n’êtes pas aveugle. Je ne suis pas une personne extraordinaire, je fais avec ce que j’ai — comme cette mère de famille qui nourrit ses enfants toute une semaine avec trente euros et qui trouve ça normal. Je parle aussi des sensibilisations au bandeau : cinq minutes dans le noir ne vous apprendront rien, sauf que c’est fatigant. Il faut environ trois semaines pour que le corps prenne de nouveaux repères — c’est exactement le pari du documentaire « 21 jours à l’aveugle », d’Alexis Marant et Alexandra Alévêque, diffusé dans Infrarouge sur France 2. Ça, ça a du sens.
Parce que ma vraie difficulté quotidienne, ce n’est pas de me servir un verre d’eau. Ce sont les sites internet inaccessibles. Je peux être excellent avec mon lecteur d’écran et me retrouver bloqué net parce que quelqu’un n’a pas fait son travail. Ça, c’est injuste.
Je termine sur quelque chose de concret et d’utile : les bandes podotactiles. Elles se posent en haut d’un escalier, pas en bas — parce qu’en bas, notre canne trouve la première marche toute seule. Et je raconte ces portes qui s’ouvrent directement sur des marches, sans rien pour prévenir. Ça, oui, c’est dangereux.
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Durée : 00:16:10 • Taille : 37.0 Mo
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